A propos du collectif Refugees in Lybia

Extrait de la table ronde sur les luttes transnationales contre les frontières organisée lors du congrès 2026 de la FASTI le 24 mai 2026

Entretien avec Salahadine Djouma Abdallah, vice président de Refugees in Lybia

Comment rattachez vous votre lutte à celles contre le racisme, le colonialisme, le capitalisme et l’oppression patriarcale ? 

En tant que militants et membres de Refugees in Libya, nous considérons que la lutte contre les frontières est liée à ces quatre domaines, car la violence des frontières touche tous les aspects de notre vie.

Tout d’abord, notre lutte est antiraciste, car le régime frontalier en Libye et à travers l’Europe repose sur la déshumanisation des migrants noirs et racialisés. Nous sommes traités comme des menaces, des criminels ou une main-d’œuvre jetable, au lieu d’être considérés comme des êtres humains dotés de droits et de dignité. La violence à laquelle nous sommes confrontés – détention, torture, travail forcé, expulsion et morts en mer – est indissociable du racisme et de l’idée que certaines vies valent moins que d’autres.

Notre lutte est également anticolonialiste. Le système migratoire actuel ne peut être dissocié de l’histoire du colonialisme et de la domination politique et économique persistante des pays africains. Les gouvernements européens externalisent leurs frontières vers la Libye, en finançant des milices, des systèmes de détention et des opérations d’interception en mer afin d’empêcher les Africains de se déplacer librement. Les mêmes puissances qui ont profité de l’exploitation coloniale refusent aujourd’hui la mobilité et la sécurité aux personnes les plus touchées par la guerre, la pauvreté et l’instabilité.

En même temps, notre lutte est anticapitaliste car les frontières créent un système d’exploitation. Les migrant·e·s en Libye sont piégé·e·s dans des conditions où ils peuvent être exploité·e·s comme main-d’œuvre bon marché, privés de protections juridiques et contraints à des économies de survie. Le statut irrégulier est utilisé pour rendre les personnes vulnérables et contrôlables. Les frontières protègent la richesse et les privilèges de certains tout en engendrant souffrance et précarité pour d’autres.

Notre lutte est également féministe car les femmes migrantes, les personnes queer et les enfants sont confrontés à des formes spécifiques de violence le long des routes migratoires et au sein des systèmes de détention. La violence sexuelle, la traite, l’exploitation et le contrôle des corps font partie intégrante du régime frontalier. Une perspective féministe est essentielle car la dignité, l’autonomie et la sécurité doivent appartenir à tout le monde, indépendamment du genre ou du statut juridique.

Pour nous, ces luttes ne sont pas distinctes. Le régime frontalier est un système où le racisme, le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme agissent de concert. C’est pourquoi notre résistance doit également être collective et interconnectée. Par l’auto-organisation, l’entraide et la mobilisation politique, nous luttons non seulement pour la liberté de circulation, mais aussi pour la dignité, l’égalité et la justice pour toutes les personnes en déplacement.

How do you connect your struggle to the struggles against racism, colonialism, capitalism, and patriarchal oppression ? 

As activists and members of Refugees in Libya, we see the struggle against borders as connected to all four of these areas, because the violence of borders affects every aspect of our lives.

First, our struggle is anti-racist because the border regime in Libya and across Europe is built on the dehumanization of Black and racialized migrants. We are treated as threats, criminals or disposable labor instead of human beings with rights and dignity. The violence we face, detention, torture, forced labor, deportation and deaths at sea is inseparable from racism and from the idea that some lives are worth less than others.

Our struggle is also anti-colonial. The current migration system cannot be separated from the history of colonialism and from the continued political and economic domination of African countries. European governments externalize their borders into Libya, funding militias, detention systems and interception at sea in order to stop Africans from moving freely. The same powers that benefited from colonial exploitation now deny mobility and safety to the people most affected by war, poverty and instability.

At the same time, our struggle is anti-capitalist because borders create a system of exploitation. Migrants in Libya are trapped in conditions where they can be exploited as cheap labor, denied legal protections and forced into survival economies. Irregular status is used to make people vulnerable and controllable. Borders protect wealth and privilege for some while producing suffering and precarity for others.

Our struggle is also feminist because migrant women, queer people and children face specific forms of violence along migration routes and inside detention systems. Sexual violence, trafficking, exploitation and the control of bodies are part of the border regime. A feminist perspective is essential because dignity, autonomy and safety must belong to everyone, regardless of gender or legal status.

For us, these struggles are not separate. The border regime is a system where racism, capitalism, patriarchy and colonialism work together. This is why our resistance must also be collective and interconnected. Through self-organization, mutual aid and political mobilization, we fight not only for freedom of movement, but also for dignity, equality and justice for all people on the move.

Manifeste de Refugees in Lybia (extrait du site web du collectif)

Refugees in Lybia est un collectif formé par des personnes venant du sud, de l’est, du centre et de l’ouest de l’Afrique, du Maghreb ou du Moyen Orient, ayant fui des guerres civiles, des persécutions, la crise climatique ou la pauvreté, poussées par des circonstances qui dépassent l’endurance humaine.

Nous avons tous quitté nos foyers à la recherche d’une seconde chance dans la vie, et c’est ainsi que nous sommes arrivés en Libye. Ici, nous sommes devenus la main-d’œuvre invisible de l’économie libyenne : nous posons des briques et construisons des maisons pour les Libyens, nous réparons et lavons leurs voitures, nous cultivons et plantons des fruits et légumes pour les agriculteurs libyens et leurs tables, nous installons des antennes paraboliques sur les toits pour leurs écrans, et bien plus encore.  

Apparemment, cela ne suffit pas aux autorités libyennes. Notre main-d’œuvre ne leur suffit pas. Elles veulent exercer un contrôle total sur nos corps et notre dignité. Ce que nous avons découvert à notre arrivée, c’était un cauchemar fait de tortures, de viols, d’extorsions et de détentions arbitraires, dans le cadre d’un système fondé et financé par les pays européens, au titre duquel l’Italie a signé un protocole d’accord avec le régime mafieux de la Libye. En conséquence, plus de 24 000 personnes ont trouvé la mort en mer Méditerranée et des milliers d’autres dans le désert du Sahel alors qu’elles se rendaient en Libye.

Nous avons subi toutes les violations imaginables des droits humains. Et pas qu’une seule fois.

Nous avons été interceptés de force en mer par les soi-disant garde-côtes libyens – financés par les autorités italiennes et européennes – puis ramenés dans des prisons et des camps de concentration. Certains d’entre nous ont dû revivre ce cycle d’humiliations deux, trois, cinq, voire dix fois.

Nous avons essayé de faire entendre notre voix et de faire connaître nos histoires. Nous les avons racontées aux institutions, aux politiciens et aux journalistes, mais à part quelques rares personnes intéressées, nos histoires sont restées sans écho. On nous a délibérément réduits au silence.

Mais ce n’est plus le cas.

Depuis le 1er octobre 2021, jour où la police et les forces militaires libyennes sont venues chez nous, dans le quartier de Gargaresh, et ont mené contre nous des opérations de répression brutales, graves et impitoyables ainsi que des raids de masse. Des milliers de personnes ont été arbitrairement arrêtées et détenues dans des camps de concentration inhumains.

Le lendemain, nous nous sommes rassemblés, à titre individuel, au siège du HCR. C’est là que nous avons compris que nous n’avions d’autre choix que de commencer à nous organiser. 

Nous avons fait entendre notre voix et celle des réfugiés sans voix qui ont été constamment réduits au silence. Nous avons lancé ce mouvement sous le nom de REFUGEES IN LIBYA, car nous croyons que quiconque quitte son foyer est un réfugié, quelles qu’en soient les raisons.

Nous sommes ici aujourd’hui pour revendiquer nos droits et chercher refuge dans des pays sûrs.

C’est pourquoi nous exigeons aujourd’hui haut et fort :

  • Des évacuations vers des lieux sûrs où nos droits seront protégés et respectés.
  • La justice et l’égalité pour les réfugiés et les demandeurs d’asile enregistrés auprès du HCR en Libye.
  • La suppression du financement des garde-côtes libyens qui ont constamment intercepté de force les réfugiés fuyant l’enfer libyen pour les ramener en Libye, où ils sont victimes de toutes sortes d’atrocités.
  • La fermeture de tous les centres de détention à travers la Libye, qui sont entièrement financés par les autorités italiennes et de l’Union européenne.
  • Les autorités doivent traduire en justice les auteurs qui ont tiré et tué nos frères et sœurs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des centres de détention.
  • Les autorités libyennes doivent cesser de détenir arbitrairement les personnes relevant de la compétence du HCR.
  • Appeler la Libye à signer et à ratifier la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés.